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Les compositeurs espagnols
Guillaume Kosmicki, musicologue

Sous l’influence romantique la seconde moitié du XIXème siècle a connu un élan des musiques nationalistes dans toute l’Europe, y compris en Espagne. C’est le cas des musiques polonaise, hongroise, tchèque, norvégienne, lituanienne, chacune inspirée de la culture de son pays. C’est aussi le cas de la musique espagnole, avec des compositeurs très connus (Albeniz, De Falla, Granados, Rodrigo…), qui ont eu une très grande influence en France, alors terre d’accueil pour les artistes. L’attrait pour la musique espagnole s’explique : aux portes de la France elle revêtait un certain exotisme dû en particulier à 700 ans d’influence arabe.
Origines historiques
Le XVIème siècle est une période dorée pour la musique espagnole. L’Espagne connaît une grande prospérité sous le règne de Charles Quint.
Puis la musique savante décline à mesure du déclin du pays. Mais la musique populaire reste abondante, surtout sur la scène théâtrale avec la tonadilla populaire et des zarzuelas pour l’aristocratie au XVIIe siècle.
La
zarzuela deviendra très populaire au cours du XVIIIe siècle (sorte d’opérette dans le style proprement espagnol, avec des histoires d’amour stéréotypées). Parallèle avec l’opéra italien (notamment avec l’opera buffa qui explose au cours du XVIIIe siècle). Les musiciens étrangers qui s’installent en Espagne subissent cette influence : Domenico Scarlatti, Luigi Boccherini.
Ecoute de la sonate K 141 de Domenico Scarlatti, où le clavecin imite la guitare : trémolos, accords plaqués, style rapide, exalté, peu habituel au clavecin.
Toute cette tradition est maintenue par la guitare, instrument venu du fond des âges. Le mot vient de khitara en grec et/ou quitar’ en arabe, venant à l’origine du sanskrit et du persan : gîta et tar). Son âge d’or débute au XVIIIe siècle pour se prolonger sur le XIXe, (notamment avec Fernando Sor, 1778-1839). Elle remplace la vihuela du XVIIème siècle, luth aragonais hérité de l’influence arabe.
Ainsi transmises les traditions populaires nourrissent directement la musique savante du XIXème siècle. Exemples de leur variété :
Aurresku dans le Pays Basque, Jota en Navarre, Séguedille et boléro en Castille, Sardanne en Catalogne, Flamenco (ou cante jondo) en Andalousie.
Ecoute d’un extrait d’Asturias, d’Albéniz. Joué d’abord au piano il a ensuite été repris à la guitare.

Le renouveau du XIXème siècle :
La conscience nationale, un phénomène général au XIXe siècle et nourri de l’exaltation du sentiment nationaliste dans le mouvement romantique, s’exprime en musique par :
-
l’utilisation des thématiques nationales (mythes, légendes, histoire), comme moyen de créer une musique moins superficielle,
-
le réalisme : usage de sujets contemporains,  personnages de milieux pauvres,
-
l’utilisation des folklores nationaux, (grand intérêt des compositeurs
-
l’utilisation de la langue nationale dans l’opéra : la langue a toujours une grande influence sur la composition de la mélodie.
C’est alors la
renaissance de la zarzuela, qui passait de mode à la fin du XVIIIème siècle.
La musicologie se plonge dans l’étude des musiques traditionnelles, à l’exemple de
Felipe Pedrell (1841-1922), professeur de Manuel de Falla et de Enrique Granados, un des premiers ethnomusicologues de l’histoire.
Les écoles de musique traditionnelle fleurissent dans tout le pays (et dans toutes les traditions).

Ecoute d’un extrait de La vita breve, de Manuel de Falla : Salud (l’héroïne féminine) chante « Vivan los que rien », séguedille.

Influence sur la musique française

Bienveillance et intérêt en France dès le milieu du XIXe siècle pour l’Espagne, dont l’«exotisme » correspond bien à l’esprit romantique qui a plané sur Paris entre les deux révolutions (1830-1848). Les compositeurs français trouvent un nouveau souffle d’inspiration dans la gamme andalouse, le cante jondo,  la séguedille, la habanera, le fandango, la malagueña etc.
Edouard Lalo (1823-1892) : Symphonie espagnole (1874) inspirée par le violoniste espagnol Pablo de Sarasate (1844-1908).
Georges Bizet
(1838-1875), Carmen (1875) : Extrait "près des remparts de Séville"
Emmanuel Chabrier
(1841-1894) : España (1883)
Camille Saint-Saëns
(1835-1921) : Caprice andalou (1904)
Au début du XXe siècle se crée une école espagnole « de Paris », avec les peintres Juan Gris,
Pablo Picasso
et Joan Miró, le pianiste et compositeur Isaac Albeniz, le pianiste Ricardo Viñes (grand ami de Ravel). Séjour de Manuel de Falla de 1907 à 1914.
Une avant-garde musicale parisienne se révèle bienveillante envers ces influences étrangères :
Debussy, Dukas, Ravel
Claude Debussy (1862-1918) : Estampes : « La Soirée dans Grenade » (1903)
Préludes (Livre II)
: « La Puerta del Vino » - mouvement de Habanera (1913)
Plaisir de la couleur et de l’impression dans le temps. Mosaïque de couleurs musicales qui se succèdent (cf. l’impressionnisme en peinture).

Maurice Ravel (1875-1937
)
Miroirs : « Alborada del gracioso »
(1905 – « Aubade du bouffon »)
Vocalise-étude (en forme de Habanera) (1907)
Rhapsodie espagnole (1907
Falla écrit : «(Dans la) Rhapsodie (…) l’hispanisme n’était pas obtenu par la simple utilisation de documents populaires, mais beaucoup plus (…) par un libre emploi des rythmes, des mélodies modales et des tours ornementaux de notre lyrique populaire. »
L’Heure espagnole (1911)
Le Boléro (1928)

Retour sur les compositeurs espagnols :

Isaac Albéniz (1860-1909)
Catalan d’origine. Après un début de vie rocambolesque, fantaisiste et nourri d’expériences diverses, élève de Liszt qui l’admire, il se marie et s’assagit à 23 ans (1883), devient bon époux et bon père. Fixé à Barcelone devient enseignant, concertiste et compositeur. Il s’installe ensuite à Paris en 1894 sur les conseils de sa femme.
Sa grande oeuvre :
Iberia (1905-1908, quatre cahiers).
Olivier Messiaen
en parlera comme de « la merveille du piano, le chef-d’oeuvre de la musique espagnole. »
Ecoute : Premier cahier : 3. El Corpus (Christi) en Sevilla (Fête-Dieu à Séville)
Enrique Granados (1867-1916) : Catalan d’origine, excellent pianiste, élève de Pedrell à Barcelone, achève ses études musicales à Paris. Forte influence romantique (Schumann).
Danses espagnoles (1892-1900)
Goyescas (1911) : tradition espagnole (notamment avec la figure de l’arabesque).
Ecoute :  Quejas, o la maja y el ruiseñor (« Complainte, ou la jeune fille et le rossignol »)
« Avec la jalousie d’une femme et non avec la tristesse d’une veuve. »
Fin dramatique dans le torpillage du
Sussex le 24 mars 1916 par un sous-marin allemand.


Manuel de Falla (1876-1946)
Va plus loin que ses deux aînés dans la voie de l’assimilation des musiques traditionnelles espagnoles en vue de l’élaboration d’une musique savante nationale.
Né à Cadix (Andalou par son père, Catalan par sa mère). Vocation née de l’écoute d’une symphonie de
Beethoven. Écrit essentiellement des zarzuelas à Madrid, dont le sommet sera La Vie brève (1905).
Séjour en
France à partir de 1907
Quatre pièces espagnoles en 1908, encore très influencées par Albéniz.
« Dans le chant populaire, l’esprit importe plus que la lettre. »
1914 : retour à Madrid pour fuir la guerre. Série de chefs-d’oeuvres.

Sept chansons populaires espagnoles,
L’Amour sorcier (chant et orchestre),
Pastora Imperio (spectacle de variété populaire),
« Danse du feu follet » (« Interlude »)
« Chanson du feu follet »

Ballet Le Tricorne (Londres).
Nuit dans les jardins d’Espagne pour piano et orchestre (Castille et Andalousie).
Malade (syphilis), rempli de doutes, il s’isole à Grenade, où il noue des liens étroits avec le poète
Federico Garcia Lorca. Il y organise un concours de cante jondo.
L’avènement du
néo-classicisme (France et Europe), apporte un langage dépouillé, une écriture plus abstraite, plus pure, mais justement l’« esprit » populaire est encore plus présent, s’orientant lui aussi vers son propre « classicisme ».
Les Tréteaux de Maître Pierre (1923) – commande de la Princesse Singer de Polignac.
Concerto pour clavecin (1925, dédié à Wanda Landowska).
Ébranlé par l’
assassinat de Lorca, par les horreurs de la guerre civile et par la situation politique de l’Espagne (et le franquisme), la maladie, il émigre en Argentine (quatre ans sans composer). N’achèvera jamais sa dernière oeuvre l’Atlandide (cantate scénique).
Corps rapatrié dans l’Espagne franquiste (contre son gré).

Fredico Monpou (1893-1987)

Sa musique est principalement dédiée au piano. (Musica callada N°1) Son écriture parcimonieuse se situe à l'opposé de la musique grandiose de Richard Wagner, mais plutôt dans les traces de Johannes Brahms. Il n'aime pas le développement et le remplissage. Cependant, il « fuit le plus possible l'impressionnisme », bien que ses pièces composées de 1914 à 1921 aient conduit Émile Vuillermoz à le surnommer « le Debussy espagnol ». Il ne se définit pas comme un compositeur, mais comme un musicien. Il refuse la musique atonale et la musique sérielle  popularisées par Arnold Schoenberg. Au contraire, il compose une musique intimiste de manière instinctive, avec comme idéal esthétique le critère de beauté. Il se décrit également comme un « primitif », et n'hésite pas à supprimer les armatures et les barres de mesure. Roger Prevel dit de lui qu'il est « sans doute le plus grand musicien espagnol depuis Manuel de FallaP 19. », et que sa musique est « aussi colorée que réduite à l'essentiel.

Joaquin Rodrigo (1902-1999)

Aveugle à l’âge de trois ans. Se jette dans la musique comme dans un refuge salvateur.
oeuvre très célèbre :
Concierto de Aranjuez (1939). Véritable chef-d’oeuvre de coloration et de subtilité orchestrale.
Nombreuses autres oeuvres, notamment pour guitare (
Invocation et danse, 1962, Fantaisie pour un gentilhomme), pour piano (Sonates de Castille, 1951), pour chorale (Rétable de la Nativité, 1952).