Université du temps libre "Kreiz Bro leon" - compte rendu de conférence

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L'humour un art de vivre
Jacques Le Goff, professeur émérite des université (droit public)

L’humour est une chose sérieuse, en lien avec le tragique de l’existence. Le mot est trop souvent usurpé par les « humoristes » qui cherchent à tout prix le rire et qui en font une affaire de show-business.

Humour et esprit

Le but de l’humour n’est pas de faire rire, mais de faire face aux drames de l’existence. Il exerce une fonction de défense, tandis que le mot d’esprit recherche une fonction de domination. L’humour est « british », différent de l’esprit « à la française ».
Illustration de l’humour britannique par le mot de Thomas More à un officier au moment de monter à l’échafaud : « Je vous en prie, monsieur le lieutenant, aidez-moi à monter, pour la descente ça ira tout seul ».
Bons mots représentant l’esprit français :
« Un journal coupé en morceaux n’intéresse aucune femme, alors qu’une femme coupée en morceaux intéresse tous les journaux » (Alphonse Allais).
« Dès qu’il n’entend plus parler de lui, il pense qu’il est devenu sourd » (Talleyrand à propos de Chateaubriand).
L’esprit relève d’un jeu avec les mots, tandis que l’humour fait face aux difficultés de l’existence humaine.

Le mot :

«Humour» est la forme anglaise du français « humeur », qui dans la médecine ancienne désignait les différents fluides présents dans le corps humain et dont l’équilibre était nécessaire à la bonne santé.
Dès le Moyen-Age la littérature établit des types de caractères en fonction de la dominance de telle ou telle de ces humeurs : le sanguin, l’atrabilaire (atrabile=bile noire), le coléreux (colè=autre nom de la bile) le lymphatique… Dans la tragédie de Shakespeare les personnages se trouvent ainsi caractérisés par leur « humour » ! Le mot aura un lien avec la fantaisie et le rire lorsque la même classification s’appliquera aux personnages de comédie, en particulier avec Molière, qui fait de gens peu recommandables comme l’avare des prétextes à rire.
De proche en proche le tragique et le comique s’allieront dans un tragi-comique qui sera la source de l’humour.

La chose :

L’humour rend la vie supportable en établissant une distance avec l’évènement désagréable ou déplaisant. Il atténue, il euphémise. Il parle « avec gravité des choses frivoles et avec légèreté des choses sérieuses » (Alfred Capus). Pour cela Il pratique :
- le « nonsense » à la manière anglaise : « Un taxi vide s’arrête devant le 10 Downing street, M.Atlee en descend » (Churchill)
- le jeu des contraires et des décalages : « Est-ce bien l’endroit où le duc de Wellington a prononcé ces fameuses paroles ? – Oui c’est bien ici mais ces paroles il ne les a jamais prononcées »
- l’humour froid et l’humour noir : « Noël au scanner, Pâques au cimetière. Chimio, métastases, avenir, cherchez l’intrus » (Pierre Desproges, qui se savait atteint d’un cancer)
L’humour peut évoluer vers l’absurde, de l’absurde au loufoque et du loufoque à la farce.
Mais il évite toujours la vulgarité excessive et la méchanceté.

L’humour pourquoi ?

Il comporte toujours une mise à distance par rapport aux situations désagréables ou dramatiques. Cette mise à distance s’opère :
- face aux évènements pénibles. Exemple de Jean-Louis Fournier, père de deux enfants handicapés, avec son livre On va où papa ? L’humour exerce une fonction de dédramatisation face à l’insupportable. Il est « la politesse du désespoir » (Achille Chavée), que ce soit dans la vie ordinaire, face à la maladie, l’âge ou la mort, ou dans toutes sortes de situations dramatiques. Exemple de Tristan Bernard, arrêté en qualité de Juif avec sa femme : « Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, maintenant nous allons vivre dans l’espoir ».
- dans le rapport à soi : l’autodérision est une mise à  distance par rapport à soi-même : On peut s’inventer des travers qu’on n’a pas (« Je pleure mes péchés, ceux que j’ai commis et ceux que j’aurais aimé commettre » Mauriac), ou au contraire pratiquer l’enflure ironique (« Brassens et moi avions un point commun : il aimait beaucoup ce que je fais, moi aussi »  P.Desproges). Cette mise à distance peut aussi concerner un groupe ou un peuple (les Juifs ou les Belges sont les premiers à créer leurs histoires). Enfin il existe un humour candide ou involontaire, celui des enfants par exemple (« Il faut vite annoncer à papa que je vais avoir un petit frère !»), ou cette phrase d’un professeur chahuté: « chaque fois que je parle il y a un imbécile qui ouvre la bouche ! »
- dans le rapport aux autres  l’humour exerce des fonctions diverses : favoriser le lien social par la plaisanterie partagée  (ex. les brèves de bistrot) ;  adoucir les critiques en les habillant d’une ironie légère, parfois piquante mais sans tomber dans la vulgarité ni dans la méchanceté, car il n’y a pas d’humour sans tact ; faciliter la gestion des conflits, au moyen de deux ingrédients propres à l’humour : le sang-froid et la rapidité de réaction, à l’exemple de De Gaulle répondant à l’injure « Mort aux cons ! » par « Vaste programme, monsieur ! » : exprimer la contestation politique : du temps de Staline l’humour a explosé en Russie, les Palestiniens résistent grâce à l’humour…

Conclusion

Invitation à pratiquer cet humour « qui aide à vivre, à introduire de la lumière dans les zones d’ombre, à alléger l’existence par ses clins d’œil, à la rendre plus aimable en se refusant à la résignation ».

Extrait de la conclusion du livre de J. Le Goff : L’humour, c’est sérieux, Editions Apogée, 90 pages, 12€.
On trouve dans cet ouvrage les  nombreux traits d’humour qui ont illustré la conférence.