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Brest en chansons
Frédéric Mallegol, professeur d'histoire à l'UBO

Pour expliquer la fascination que Brest exerce depuis toujours, l’historien dispose de deux pôles de recherches : les permanences et les mutations à travers le temps. Les chansons célèbres fournissent de bons éléments d’illustration.

1 – Le vieux Brest : années 1900 -1940

Le crime de la rue Suffren (paroles):
« Un brave gabier de la flotte » : à cette époque où la flotte à voile et ses gabiers laissaient petit à petit la place à la vapeur, importance à Brest de l’univers maritime et de ses services annexes (préfecture maritime, hôpital).
La rue Suffren, petite rue parallèle à la rue de Siam, désormais enfouie sous les décombres, faisait partie de « Brest même » et donc des quartiers chics (« on choisit l’plus beau quartier). Pour y arriver à partir de la gare Jean-Marie devait passer par la porte Foy. Ce quartier de la rive gauche de la Penfeld était nettement coupé des quartiers populaires de la rive droite, Recouvrance d’où viennent les malfaiteurs assassins. « Brest même » était la ville française, Recouvrance le quartier de l’indigence et de l’indigénat en grande partie bretonnant.
La chanson rappelle aussi le fléau de l’alcool. Au XIXème siècle à Brest 60% des crimes étaient liés à l’alcool (cf. Annick Le Douguet – Crimes et justice en Bretagne) et Brest était champion du monde du nombre de bars. Problème sans doute dû à l’atmosphère portuaire.

La complainte de Jean Quéméneur (paroles originales de V. Ansquer) (et la suite)
- Evocation de Recouvrance : Les bistrots, tels des « bars d’attache » que les marins allaient rejoindre à leur retour, selon leur lieu d’origine : « Aux gars de Dinard et de Saint Malo » tenu par la « madame Larreur », et aussi « Bar des Paimpolais », « Café des Côtes du Nord »…
Autres lieux mythiques : le quartier de la Tour (Tanguy), les remparts où vont jouer les enfants, l’église Saint Sauveur, le petit pont Gueydon, le dancing très fréquenté du Petit jardin.
- Description misérabiliste et sordide de Recouvrance : les orphelins, les maris qui s’arsouillent…
- Description fine de la société : les amants de la fille Poullaouec représentent différents types de personnages :

un sigond-maîtr' calfat
Plein de prestance,
Un sergent-major, un fourrier,
Un commis du port, un pompier,
L'agent Paugam et tout l'quartier
A Recouvrance!

Les Kervella, parents de la famille, appartiennent à une classe moyenne en train de se former, portant chapeaux à voilettes et prétendant se hisser au niveau des amiraux.
- Le café « Au retour du Tonkin » évoque le passé colonial de Brest, où était basé le 2ème Régiment d’Infanterie Coloniale (caserne Fautras).
Ces deux chansons sont représentatives de trois courants à la mode dans la chanson française:
- la chanson réaliste (cf. Fréhel, Berthe Sylva, née à Lambézellec).
- le comique troupier avec ses histoires d’alcool et de filles.
- d’une certaine façon également la chanson coloniale : la complainte de Jean Quéméneur a connu le succès au Théâtre municipal, dans le quartier chic où les Français rient des « ploucs », indigènes bretons de Recouvrance, comme on riait alors des indigènes des colonies.
Noter que les musiques aussi sont françaises. Ex : La chanson de l’ouvrier du port sur l’air de « Auprès de ma blonde »

Avec sa gamelle , à p'tits pas, p'tits pas, p'tits pas
Avec sa gamelle , au port il s'en va.

L’ouvrier du port travaille à l’arsenal, où il arrive à pied avec sa gamelle, casse –croûte qu’il arrose à midi dans un bistrot de la Grand-Rue. Le restaurant de la Gueule d’or fut alors créé comme restaurant de tempérance.
On voit à travers la chanson le clivage entre l’ouvrier de ville « beaucoup plus matinal » et l’ouvrier d’Etat, qu’on jalouse et dont on fait la caricature :

Que faire ! Dormir toute la journée , et puis le soir encor'
Voilà tout le boulot de l'ouvrier du port....

Noter l’évocation ironique de Brest ville socialiste. L’expression « Que faire ? » est le titre d’un opuscule de Lénine, et « dormir toute la journée » ou lire l’Humanité dans les toilettes remplace la réponse historique : faire la révolution.
A cette époque Brest entre à fond dans toutes les grandes mutations industrielles. L’arsenal élève des « bâtiments en fer » et construit des navires de guerre.

2 – La seconde guerre mondiale :

Les Allemands occupent Brest en 1940 et y construisent une base navale.
Les bombardements commencent dès 1940 et seront surtout violents en août-septembre 1944. Ces bombardements et la libération (combats de rue avec chars et lance-flammes) laisseront la ville complètement détruite : 200 immeubles debout sur les 16 000 existant avant la guerre.
Barbara, poème chanté par Yves Montand, dit la nostalgie de Jacques Prévert, revenu en 1946 dans la ville qu’il aimait :
Poème en deux temps, celui du passé heureux, enchanté, poétique, puis la rupture brutale : « quelle connerie la guerre », et le présent désenchanté, le triomphe du néant.
Poème universellement connu, Barbara est peut-être à la poésie ce que Guernica est à la peinture.
Pierre Mac Orlan, auteur du roman Quai des brumes (adapté au cinéma par Marcel Carné avec un scénario de Jacques Prévert) était amoureux fou de la ville de Brest. Ayant reçu des dessins de Brest détruite il écrit en 1948 Fanny de Laninon.
Chanson elle aussi en deux temps : le passé heureux du marin sur le Dugay-Trouin, évocation du quai Gueydon, de la « cayenne » (la caserne du 2ème dépôt)), des personnages types de la marine, des bistrots et des amours ; puis le présent malheureux du retraité :

Tonnerre de Brest est tombé
Pas du bon côté
Tout s’est écroulé.

Seule perspective d’avenir « me faire un trou dans l’eau ».
Pas de chansons célèbres sur Brest ensuite pendant 20 à 30 ans. Il faut attendre une nouvelle génération, celle qui n’a pas connu la guerre. Le contexte a changé, la chanson aussi.
La marine est partie à Toulon, le tourisme apparaît, l’université remplit la ville d’étudiants.
Le groupe des Goristes se veut le gardien de l’âme de Brest
Rendre la Penfeld aux Brestois, qui sont privés de ce site par le port de commerce et le port militaire.
La chanson imagine de retrouver le patrimoine historique brestois en se réappropriant les lieux : grand hôtel, guinguettes, « jouer aux boules dans le jardin du préfet ».

Désormais Brest rebondit :
- Redécouverte de son patrimoine historique : succès des « vieux gréements » depuis 1992, port du château, projet des Capucins.
- Déplacement des activités de la DCNS vers Laninon et l’île longue.
-Ouverture sur l’espace mondial par le port de commerce.

Le groupe Matmatah chante une fierté retrouvée : Lambé an dro, typique à la fois d’une permanence et d’une mutation :

Permanence : les anciens clichés sur Brest (alcool, quartiers populaires…) reviennent, mais désormais sous un regard sympathique.

Mutation : nouveaux quartiers, monde universitaire…
Redécouverte de la culture bretonne autrefois refoulée, volonté de retrouver ses racines.

Miossec et Nolwenn Le Roy : Brest

Le Brestois a un rapport complexe avec son passé, un passé qu’il ne voit pas, enfoui sous les ruines.

Les Brestois continuent de courir après leur passé, entre nostalgie et modernité.